Papier ou écran ?

A l'époque on savait rigoler.

J'ai commencé à faire du graphisme sur Amiga avec Deluxe Paint vers mes quinze ans. A l'époque, c'était excitant mais il n'était pas question de faire quoi que ce soit destiné à autre chose que l'écran. Puis les ordinateurs ont fait leur révolution, et pour faire court, il est maintenant à la portée de ceux qui le veulent vraiment de dessiner à la tablette pour de l'impression en 300 dpi en faisant tourner dans le fond une vidéo de pingouins faisant du trampoline.

La somme des possibilités et améliorations apportée par cette nouvelle donne est considérable, au point qu'on peut se demander si le papier à encore un intérêt (autre que celui de plaire aux vieux schnoks).

Pour ma part, je pense que le trajet de quelqu'un comme Matthieu Lauffray est éclairant. Après s'être fait une spécialité des illustations en couleurs directes (notamment pour Star Wars), ce brillant jeune homme est l'un de ceux qui a le mieux fait des couleurs « gouache like » depuis photoshop à l'aide de savantes libraires de matières peintures (et de son talent, un peu...). Mais depuis qu'il fait Long John Silver, il est revenu aux couleurs classiques (à savoir à la main sur un « gris » fournit par l'éditeur au format 1:1 de l'album). Et c'est encore meilleur. Pourquoi ? Parceque, en grand professionnel maintenant parfaitement aguerri, il sait à présent ce qu'il veut, qu'il a la main sure (quand il n'a pas bu, bien sûr) et que l'absence d' « undo » du papier pousse sa main et son oeil à donner leur meilleur. Et ça se voit, non ?


Prophet : couleurs numériques

Long John Silver : couleurs papiers...

...mais couverture numérique.

Pour autant, les couvertures de Long John Silver sont faites... à l'écran. Quel passionnant mystère que la vie.

C'est avant tout l'artiste, et non l'outil, qui fait l'image. Le choix entre papier et écran, qui prend parfois des allures de questions existentielles pour certains, n'est à mon avis pas incroyablement déterminant. Si c'est possible, il vaut bien mieux déterminer le type d'image que l'on veut faire, puis de choisir comment. Évidemment en pratique les choses sont rarement aussi limpides que cette maxime super planplan...

La question reste donc sensible. Pour résumer, on peut choisir de faire dessin, encrage, couleur sur écran ou sur papier (ou un mélange des deux) et en outre retouche finale sur écran. Je vais essayer de donner ici mes impressions après 1,5 albums en support papier partiel (couleurs écrans) et 2 en support écran intégral en listant les avantages et inconvénients du deuxième sur le premier (vous avez compris cette phrase ? Moi non plus.). Rien ici que de relativement convenu, mais ça ne fait pas de mal de faire un petit récapitulatif...


Je suis pour l'écran


La poste a perdu mes planches !

L'avantage premier est de simplifier fortement la chaîne de production. Que l'on publie sur son blog ou sur papier, le rendu final de l'artiste est numérique – autrement dit, si l'on est sur papier, il faut scanner. Or faire scanner/photographier des planches correctement n'est pas une mince affaire ; on se retrouve en général à la merci d'un imprimeur dont le choix pas forcément très réfléchi poussera tout votre encrage vers trop léger ou trop lourd, voir trop sale (ça c'est moi). En outre ceci induit des délais, des déplacements, des file d'attente à la poste, des planches perdues (si si...)... Dans l'optique d'une activité professionnelle ces coûts supplémentaires ne sont pas à négliger. Vous évitez de vous trimballer des planches au kilomètre et si vous prenez ça au sérieux, vos possibilité d'archivage sont probablement meilleure que celle du papier. Il est enfin plus rapide de produire une image pour la communiquer (à un forum, à un éditeur, à un collègue pour avis, etc.) ce qui signifie que vous le ferez plus souvent, et que vous aurez donc probablement un bénéfice professionnel. (par contre, pour faire revenir ta femme en 24 heure, le dessin numérique ne peut rien, c'est plutôt le Mr Bana qu'il te faut)


Mr Bana est plus fort que le tout numérique.

Peut être plus important encore que la logistique, cette chaîne de production simplifiée est une voie possible vers une l'amélioration qualitative, comprendre des couleurs qui en mettent plus particulièrement plein la tronche précisément parce que numériques. L'encrage devient couleur, et toutes ces couleurs coulent le long d'une chaîne totalement numérique, ou les équipements d'impressions sont de plus en plus faits pour sortir un truc « bien » (en l'occurrence, péchu) en fonction de ce que photoshop affiche à l'écran.


Seule le numérique permet des couleurs aussi... aussi...

L'avantage second est que de nouvelles possibilités de « workflow » s'ouvrent avec le support écran. Il est par exemple possible, dans un seul document, d'aller du storyboard jusqu'à la planche finie. Ceci peut permettre de garder la fraîcheur des croquis dans le résultat final (encore qu'au final ce soit rarement aussi sexy qu'on l'aurait cru). Vous pouvez aussi facilement récupérer un crayonné et en faire le point de départ d'une case. Vous pouvez, si le genre s'y prête, utiliser le copier coller dans la narration, qui en général ne s'en porte que mieux. Vous pouvez coller une photo et dessiner dessus, pratiquer les agrandissements, etc. Vous pouvez faire beaucoup de masques, utiliser des motifs, etc. Tout cela est bien sûr possible sur papier, mais c'est à la fois plus lourd; plus coûteux (il faut souvent du matériel spécial dont ont devient vite dépendant et qui n'est pas toujours facile à trouver) et plus risqué sans sauvegarde ni undo.


Pas d'undo.

Le troisième avantage, dont découle déjà le précédent, est le fait de dessiner depuis un logiciel. J'aurais l'occasion d'y revenir (le sujet est particulièrement vaste) mais le zoom, les brosses, les calques changent la donne. Ces fonctionnalités améliorent certaines qualités de dessin au détriment d'autres ; en ce qui me concerne j'ai tout de même le sentiment que la balance est positive.


J'ai menti je suis contre

Passons à présent aux inconvénients. En premier lieu, vous n'avez pas d'originaux. Certains arrivent à en vendre, et dans ce cas c'est une source de revenue significative. Dans certains cas ce facteur seul suffit à faire le choix d'une chaîne papier. Et même si ce n'est pas votre cas, ça reste à considérer : pas d'original, pas de mystique artistique (je cherche les mots...), tout est dans des zéro et des uns, exactement semblable à l'ordinaire de milles autres images venues du web. Ce n'est pas cet objet trônant sur une chaise que vous contemplez en vous réveillant et qui, s'il est à votre goût, entretient votre motivation.

En second lieu (encore que ça dépende fortement de votre expérience), vous vous asseyez sur un domaine que vous maîtrisez mieux (je suppose que vous avez surtout dessiné sur du papier) vers un que vous maîtrisez moins bien. Même si je suis convaincu de l'intérêt à long terme d'un tel changement d'outil, les repères changent suffisamment pour qu'il faille du temps pour être à l'aise. Par exemple il m'a fallu plus d'un an pour faire des croquis sur un écran, et même aujourd'hui je les fais plus volontiers sur un bloc. Peut-être plus pour longtemps cela dit...

Dans le même ordre d'idée il faut un minimum de méthode pour éviter les pertes de données. C'est vrai qu'on ne peut pas perdre une planche numérique des suites d'un incident physique (catastrophe d'encre, chien, enfant, fin du monde...) mais on peut les perdre tout aussi facilement sur un crash de photoshop (hein Robin ?), un disque dur qui décède, etc. Bien sûr, on peut (on doit!) dupliquer les fichiers mais par une sorte de règle étrange, je remarque que toute mes archives sur CD-ROM que je retrouve sont celles dont je n'ai pas besoin là maintenant...


Mon disque dur a mangé mes planches !

Notez aussi qu'aussi émoustillants soient-ils, les logiciels de dessins ne sont pas encore (et ne seront jamais complètement, à mon humble avis) des remplaçants pour toutes les techniques papier, loin s'en faut. Je reviendrais là dessus plus tard.


Aucun périphérique USB ne peut produire une telle beauté.

Pour finir - et pour certains j'aurais peut être du commencer par là - l'informatique aussi a ses lourdeurs. C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles je garde mon bloc papier à portée de main : il démarre instantanément, et il fait sacrément bien ce qu'il a à faire sans m'interrompre pour une mise à jour d'antivirus... Il coûte aussi moins cher qu'un ordinateur, mais je crois bien que j'aurais un ordinateur même si je ne dessinais pas... Donc la question du prix n'est pas claire, et à vrai dire quand même secondaire si vous prenez votre activité au sérieux...

EDIT : un facteur que j'avais oublié et que rappelle fort justement Laurent est celui de la fatigue visuelle. Même si les écrans plat actuels ne sont pas les destructeurs de rétines qu'étaient les cathodiques d'il y a dix ans, ça n'est pas non plus aussi doux pour les yeux que le papier, j'imagine. Ceci dit n'allez pas croire que vous ne pouvez pas vous péter la vue avec du papier : si vous forcez sur les nuits blanches et la productivité, c'est tout à fait possible :P


En fait je suis un mec nuancé (et vénal)

Cet inventaire fait, voici ce que j'en ai tiré en pratique... Initialement, je pensais que je ferais mes storyboard sur écran (j'ai commencé vraiment avec un Tablet PC) et les planches à la main. Au final, je fais plus ou moins l'inverse. Je storyboard plutôt sur papier, dans une recherche de légereté et de rapidité. Les dialogues ne sont qu'indicatifs, et là je profite du passage au support écran qui me permet de finasser ça plus tard. En effet à ce stade je ne quitte plus l'écran. Ma raison principale pour cette bascule est que la bédé est quelque chose de très difficile à faire (enfin, la bédé telle que je l'entends) et que l'ordinateur est le meilleur amis de l'apprenti : il permet de faire des essais rapides, il permet de se tromper, il permet de corriger les erreurs. Il n'est probablement pas aussi gracieux qu'un original de Toppi mais j'ai encore du chemin à faire avant d'en arriver là ;-)


Mes premières planches en full numérique...

...et des productions plus récentes.

Je pense aussi que les potentialités qu'offre l'outil restent largement à découvrir et exploiter. Comme j'ai plutôt un tempérament d'aventurier de ce coté là, je considère un peu de mon devoir de défricher le terrain et de voir si je peux faire une trouvaille qui déboîtera la gueule des mes amis et néanmoins concurrents dessinateurs ;-)

Au final, je compte donc m'acharner dessus et ne repasser au papier que si je commence à avoir des potentialités sur le marché des planches originales (j'aime l'argent, j'en veux beaucoup). Ma productivité s'améliore d'années en année mais c'est le cas de tout auteur et il est difficile de déterminer à quel point le dessin numérique joue là dedans.

Voilà, merci aux trois lecteurs qui ont eu la patience de lire aussi loin. La semaine prochaine ce sera un comparatif plus geekesque entre les différents types de périphériques numériques pour dessiner.